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L'engagement actionnarial fait sa révolution, et ce n'est qu'un début

12/11/2019

Intégration et engagement en matière d'ESG : une réelle transformation est en oeuvre, les investisseurs institutionnels et gestionnaires d'actifs étant désormais obligés de mettre en place des politiques d'engagement et d'en rendre compte. Mais imposer la culture et les valeurs ESG est un travail de longue haleine.

L'engagement des investisseurs progresse 

La saison des assemblées générales en ce début 2019 confirme la tendance de fond chez les actionnaires, à savoir demander aux entreprises, aux dirigeants et aux conseils de répondre de leurs actes. Chez Bayer, par exemple, les actionnaires ont fustigé la direction pour sa mauvaise appréciation des risques ESG liés à la fusion avec Monsanto. Idem chez UBS et ING, où les actionnaires ont refusé d'absoudre le conseil ou la direction face à leur laxisme en matière de lutte contre l'évasion fiscale et le blanchiment d'argent.

Cette tendance s'inscrit dans la continuité d'autres campagnes d'engagement percutantes menées ces dernières années, comme l'initiative « Aiming for A » qui a contraint les compagnies pétrolières des deux côtés de l'Atlantique à publier leur stratégie pour lutter contre le dérèglement climatique et à mettre en oeuvre un scénario de 2 degrés ; la coalition Climate Action 100+ qui a obtenu de nombreuses sociétés des engagements plus forts en faveur du climat ; ou le « printemps des actionnaires », le rendez-vous désormais récurrent des investisseurs qui tentent de mettre un terme aux rémunérations excessives des dirigeants.

Un nouveau modèle de gouvernance entre les investisseurs et les entreprises 

Cette forme de responsabilité chez les investisseurs est une tendance assez nouvelle dans l'ESG. Traditionnellement, la gouvernance ou les principes en matière d'ESG visaient essentiellement à établir ou à renforcer les règles et les bonnes pratiques dans les entreprises. Mais la crise financière de 2007-2010 a complètement changé la donne, forçant également les investisseurs à prendre leurs responsabilités et à ne plus se comporter en « propriétaires absents ». Le « Stewardship code » britannique de 2010, suivi par de nombreux autres dans le monde, a posé les bases d'un nouveau cadre de responsabilité pour les investisseurs qui ont désormais le devoir de contribuer à la bonne gouvernance des entreprises en portefeuille et, plus largement, au fonctionnement durable des marchés financiers.

La Directive révisée « Droits des actionnaires » de 2017 (SRD2), en exigeant des investisseurs institutionnels et des gestionnaires d'actifs qu'ils mettent en oeuvre des politiques d'engagement et en rendent compte afin « d'améliorer les performances tant financières que non financières des sociétés, notamment en ce qui concerne les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance », pourrait véritablement changer les règles du jeu.

« Greenwashing », « Free-Riding » et Reporting creux, des écueils à éviter

L'investissement ESG est florissant comme le confirme le dernier rapport de la Global Sustainable Investment Alliance qui estime les actifs issus de l'investissement durable à 30 700 milliards USD début 2018, soit une hausse de 34 % en deux ans. Mais, ce succès ne va pas sans poser certaines questions quant à l'authenticité de la nature ESG de ces actifs. Les investissements de ces fonds dans certaines sociétés ou secteurs qui ne sont a priori pas très concernés par le développement durable ont été sous le feu des critiques et accusés de greenwashing (écoblanchiment). Dans certains cas, une mauvaise compréhension de l'investissement ESG et de ses diverses approches (intégration, exclusion, best-in-class, engagement, etc.) peut expliquer de telles confusions. Mais dans d'autres, les entreprises font preuve d'un piètre intérêt et/ou d'une faible implication en faveur du développement durable. Afin d'éviter le greenwashing, la Commission européenne, dans le cadre de son plan d'action pour le financement d'une croissance durable, propose une taxonomie des activités pouvant être considérées comme durables. Certains investisseurs ont également été accusés de ne pas joindre le geste à la parole lorsque le registre des votes par procuration montrait peu d'appui de leur part pour les résolutions ESG des actionnaires, en dépit du soutien public sur ces questions.

Or, on ne peut que déplorer l'attitude d'une grande majorité d'investisseurs qui, pour ne pas risquer d'être accusés de greenwashing, soit se contentent de ne publier guère plus que des banalités dans le domaine de l'ESG, soit laissent les autres investisseurs travailler à leur place en sachant qu'ils bénéficieront également des progrès dans les entreprises en portefeuille et du meilleur fonctionnement des marchés au sens large.

Faire bouger la culture d'investissement et d'entreprise, un travail de longue haleine

Mais ces risques ne justifient pas le fait de passer outre la transformation qui se déroule sous nos yeux. On a longtemps reproché aux activités liées à l'intégration et à l'engagement ESG de s'exercer en marge du coeur de métier de l'investissement, en l'absence d'approche globale et cohérente. Mais il s'agissait probablement d'une étape nécessaire, semblable à celle que les entreprises ont vécue à l'époque où les services RSE, alors rattachés à leurs services communication, étaient totalement déconnectés de l’activité réelle et de la stratégie. Sans une détermination sans faille de la direction, la culture et les valeurs ESG auront du mal à s'imposer auprès des investisseurs institutionnels et des gestionnaires d'actifs. Larry Fink chez Blackrock, Hiro Mizuno chez GPIF, Yves Perrier chez Amundi font partie de ces chefs de file qui permettent cette transformation dans de grandes organisations. A l'instar des entreprises qui ont dû intégrer leur reporting pour présenter une vue d'ensemble de leurs performances financières et extra-financières, les investisseurs doivent également démontrer que leurs investissements peuvent concilier rendements financiers et impacts ESG. L'Article 173 de la loi française sur la transition énergétique et sa probable transposition à l'échelle européenne, conjugué aux exigences de déclarations de la SRD2 en matière d'engagement instaurent un cadre à partir duquel il deviendra possible d'évaluer l'efficacité de l'engagement et des mesures des investisseurs en matière d'ESG dans l'intérêt de leurs clients et du public.

Les interactions entre les investisseurs, les entreprises, les marchés financiers et la société au sens large connaissent une profonde transformation. Les plus optimistes d'entre nous y voient sans doute les prémices d’un capitalisme responsable et durable. Même si la transformation est lente, cahotique et très souvent décourageante pour ceux qui en sont les témoins ou qui y contribuent, le découragement n'est pas de mise car une révolution, plus violente cette fois, pourrait bien en chasser une autre.

Cédric Lavérie
Head of French Research - Institutional Shareholder Services

Cédric gère une équipe qui produit des recherches sur des entreprises françaises et des consignes de vote à destination de clients du monde entier en dialoguant avec la direction et les administrateurs et en surveillant les évolutions de la gouvernance d'entreprise. Avant d'occuper ce poste, Cédric a été Head of Corporate Governance chez Amundi et a travaillé comme analyste de la gouvernance chez CAAM et AXA IM. Cédric est diplômé de l'Université Paris II, en droit économique international (Université Paris X) et en sciences politiques (Université de New York).


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