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14 petites chaises électriques, ou l’avenir des marchés

10/12/2019

La technologie du blockchain est en mesure de fournir des solutions dans une tendance qui mérite l’attention : l’essor des marchés privés. Il est temps de tirer le bilan de la structure du marché privé afin de le populariser.

« 14 Small Electric Chairs » : cette sérigraphie de deux mètres de haut de 1980, signée Andy Warhol, pourrait bien préfigurer le fonctionnement des marchés de demain. L’an dernier, une partie de cette œuvre a été vendue aux enchères et convertie en certificats numériques (tokens), permettant aux acquéreurs de les négocier sur un marché secondaire. 

Si ce type de propriété fractionnée fondée sur la technologie blockchain n’en est qu’à ses balbutiements, elle pourrait fournir des solutions dans une tendance qui mérite l’attention : l’essor des marchés privés

Depuis la crise financière de 2008, les marchés des capitaux se sont progressivement tournés vers les investisseurs privés au détriment du marché coté. En 2018, quelque 2 400 milliards USD ont été levés sur les marchés privés aux États-Unis, soit 300 milliards de plus que sur les marchés boursiers1

Dans le même temps, le nombre de sociétés cotées américaines, dont les actions sont à la portée de tous, n’a cessé de diminuer. Au début des années 1980, les États-Unis comptaient près de 5 700 valeurs aux cours aisément accessibles, contre quelque 4 4002 en 2018, alors même que le PIB américain a été multiplié par sept3 sur la même période. 

De plus en plus d’investisseurs sont séduits par les primes d’illiquidité face à la stagnation ou à la contraction des taux de rendement sans risque. Selon une étude menée par le Fidelity Research Institute auprès de 900 clients dans le monde, 30 à 40 % des principales institutions envisagent d’accroître leur allocation au private equity, un véritable raz-de-marée capable de changer à lui seul la dynamique du marché. 

Tandis que certains épargnants accéderont à des opportunités privées via des régimes de retraite à prestations définies, ce n’est pas le cas d’individus en début de carrière soumis à des régimes à cotisations définies, ou n’ayant pas accès à des fonds dotés de l’envergure et de l’expertise adéquates. 

Démocratiser le marché privé 

De telles exclusions ne sont pas souhaitables à long terme. Lorsqu’ils se sentent majoritairement déconnectés de la fonction créatrice de valeur ajoutée d’un système, les citoyens risquent alors de questionner la légitimité même de ce système.  

Contrairement aux actions et aux obligations, il est plus difficile de diviser les actifs privés, moins liquides. Or, c’est ici que l’innovation technologique entre en jeu

Il est possible d’exploiter la technologie de registre distribué, ou Distributed Ledger Technology (DLT), ossature de la blockchain, pour enregistrer la propriété fractionnée d’un actif. Ainsi, des fractions d’actifs auparavant privés peuvent être échangées via un réseau peer-to-peer, en transférant instantanément la propriété à un éventail plus large d’investisseurs. 

La technologie ne cessant de se perfectionner, elle pourrait contribuer à démocratiser des pans entiers du marché, et permettre à des catégories plus larges d’investisseurs d’accéder aux actifs privés, tout en réduisant les frais de transaction et en augmentant la liquidité. 

Mais tout le monde n’aspire pas à acheter une fraction d’un Warhol. Chez Fidelity, nous étudions avec un intérêt croissant la « tokenisation » de l’immobilier. Cette technique offre la possibilité de fournir des produits remédiant aux problèmes de liquidité que rencontrent les investisseurs avec les structures de fonds immobiliers traditionnelles, et permet de réduire les barrières à l’entrée dans une classe d’actifs où la taille standard des lots est souvent prohibitive, tant pour les clients wholesale que pour les clients retail, même expérimentés. 

Si la technologie avance à grands pas, l’établissement d’un marché secondaire fiable demande du temps. Le marché coté – la Bourse – s’est forgé au fil des siècles, cultivant les avantages de la sécurité juridique et de la rapidité d’exécution. Recréer une telle institution dans un environnement « tokenisé » et évolutif en un court laps de temps constitue donc un véritable challenge. 

L’an dernier, une partie de cette œuvre a été vendue aux enchères et convertie en certificats numériques (tokens), permettant aux acquéreurs de les négocier sur un marché secondaire.

Il faut par ailleurs réfléchir à la manière d’intégrer le concept des droits de vote, ancrés depuis longtemps sur les marchés boursiers, à ces nouvelles frontières de la propriété. Les innovations qui éclosent dans la sphère privée finissent souvent par migrer dans la sphère publique. En août dernier, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a émis l’idée de créer une monnaie numérique mondiale afin de réduire la dépendance du système financier au dollar US. Un jour, peut-être, les institutions achèteront et vendront-elles des fractions d’entreprises sous forme de tokens plutôt que d’actions. Ce qui soulève plusieurs questions intéressantes : les bourses de valeurs, au cœur de notre système financier depuis le début du XVIIe siècle, auront-elles encore une utilité dans un système de transactions bilatérales entre portefeuilles adossés à des registres ? Verra-t-on émerger d’autres plates-formes pour l’échange secondaire des tokens 

La survie du marché 

Nous vivons une époque charnière pour les structures qui distribuent le pouvoir dans le monde, dont les fondamentaux sont questionnés. Si les tendances actuelles du marché suivent leur cours, les systèmes qui distribuent le capital financier ne tarderont pas à être confrontés au même questionnement. 

L’œuvre d’Andy Warhol évoque la fin de la vie. S’il faut y voir un parallèle, notre système de marchés financiers, s’il veut survivre, doit refléter les intérêts de la majorité des individus, au risque de mettre en péril la légitimité même de son fonctionnement. Les avantages des marchés privés ont beau être nombreux, à commencer par une approche de l’investissement sur le long terme, transférer en leur faveur des pans entiers de la création de valeur financière au détriment des marchés cotés n’est pas sans coût pour la société. 

Parmi les réponses possibles, la technologie de registre distribué (DLT) est l’une des plus prometteuses. Il est temps de tirer le bilan de la structure du marché privé afin de le populariser. 

 

(1) The Fuel Powering Corporate America: $2.4 Trillion in Private Fundraising, Wall Street Journal & Dealogic www.wsj.com/articles/stock-and-bondmarkets- dethroned-private-fundraising-is-now-dominant-1522683249. 
(2) World Bank data.worldbank.org/indicator/CM.MKT.LDOM. NO?locations=US.
(3) World Bank data.worldbank.org/indicator/ NY.GDP.MKTP.CD?end=2018&locations=US&start=1980 

Anne RICHARDS
CEO- Fidelity International

Anne a rejoint Fidelity International en tant que CEO en décembre 2018 en provenance de M&G Investments, où elle était CEO et directrice de sa société mère Prudential plc. Elle travaille dans le secteur de la gestion d’actifs depuis 1992. Anne, qui possède plus de trente ans d’expérience en tant qu’analyste, gérante de portefeuille et CIO, soutient avec conviction l’investissement ESG. Elle a travaillé pour de nombreux groupes de renom du secteur financier, notamment Alliance Capital, JP Morgan, Merrill Lynch Investment Managers et Aberdeen Asset Management. Ingénieure certifiée, Anne a commencé sa carrière en tant que chercheuse au CERN, le Centre Européen pour la Recherche Nucléaire. Elle présidait anciennement le Practitioner Panel de la Financial Conduct Authority au Royaume-Uni et est également membre du Board of Leaders de 2020 Women on Boards, une initiative basée aux États-Unis qui s’emploie à accroître la part des femmes au sein des conseils d’administration. En reconnaissance des services qu’elle a rendus aux secteurs du bénévolat et des services financiers, Anne a été nommée Commander of the Royal Victorian Order (CVO) en 2014 et Commander of the Order of the British Empire (CBE) en 2015. Anne est titulaire d’un MBA de l’INSEAD, d’un BSc (Hons) de l’Université d’Édimbourg ainsi que d’un diplôme honoraire de l’Université Heriot-Watt.

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