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L’investissement responsable dans un avenir proche

L’investissement responsable a subi bien des changements de nom et de méthodologie au cours des dernières décennies. Ce segment de niche, dans lequel des investisseurs à grands principes refusaient d’acheter des actions dans le tabac ou l’armement, est devenu un élément standard de la stratégie d’investissement et d’analyse dans toutes les classes d’actifs.

Les investisseurs doivent maintenant s’y retrouver au milieu d'une foule de termes qui, même s’ils se recoupent en grande partie, ont tous une signification spécifique.
On peut citer parmi les plus couramment utilisés l’investissement éthique, l’investissement responsable, l’investissement écologique et l'investissement à impact.

Bien réussir son investissement en faisant le bien 

L’investissement éthique exclut les « actions du péché » dont les bénéfices proviennent d’industries considérées comme condamnables. Il s’agit généralement d’actions du secteur de l’armement, du tabac et des jeux d’argent, mais il y a naturellement autant d’approches éthiques que d’investisseurs (souvent des églises ou d’autres groupes affiliés à une religion). L’investissement durable et responsable, souvent désigné globalement sous l’acronyme d’ISR (Investissement Socialement Responsable) ne tient pas compte de la moralité. Il est fondé sur le principe selon lequel les investisseurs qui souhaitent adopter une vision à plus long terme doivent regarder au-delà des rapports financiers habituels. Étant donné que les marchés financiers privilégient une approche relativement à court terme, étayée par le reporting financier, prendre en compte ces autres aspects peut représenter un atout pour les investisseurs à long terme. Ces aspects extra-financiers entrent souvent dans les catégories Environnemental, Social et Gouvernance ou ESG. Cette analyse peut être soit rajoutée au processus d’investissement traditionnel, soit entièrement intégrée dans ce processus.

L’étape suivante

L’investissement à impact et l’investissement écologique sont apparus récemment et rencontrent un succès croissant. Les investisseurs à impact attendent un retour sur capital, mais veulent également être en mesure d'évaluer l’impact social positif de leur investissement.

Ainsi, la micro-finance et la micro-assurance ont pour objectif d’améliorer l’infrastructure financière des communautés du monde en développement, mais sont également censées générer un profit pour les actionnaires. Dans certains cas, les investisseurs sont prêts à accepter des rendements inférieurs à ceux du marché, alors que dans d’autres ils ne sont pas prêts à faire des concessions.

Tout le monde s’y met 

Les investisseurs placent des montants considérables dans des fonds spécifiquement libellés comme investissements responsables. Toutefois, étant donné que les gestionnaires et propriétaires de plus de 700 billions de dollars (c’est-à-dire environ la moitié de tous les actifs institutionnels sur le marché) ont adhéré aux Principes pour l'investissement responsable initiés par les Nations-Unies, il ne semble plus justifié de considérer « l’investissement responsable » comme une catégorie à part.
A l’inverse, les investisseurs sont enclins à demander à leurs gestionnaires d’actifs d’intégrer ces principes dans tous les produits d’investissement.

Plusieurs facteurs sont à l’origine de ce changement, dont la multiplication des preuves de matérialité (il est possible de démontrer que la performance ESG peut jouer un rôle d’indicateur prévisionnel de la performance d’une action), la demande de produits capables d’améliorer le monde dans lequel nous vivons et les pressions règlementaires, en particulier dans le domaine environnemental.

Les investisseurs sont pragmatiques

Un nombre croissant de preuves de matérialité, aussi bien académiques que sectorielles, démontre que les instruments de mesure de la gouvernance d’entreprise, en les associant de manière judicieuse avec les marqueurs financiers, peuvent être un catalyseur de surperformance.

« La gouvernance d’entreprise est le domaine dans lequel nous pouvons établir un lien avec l’impact sur la performance », déclare Yannick Ouaknine, analyste ESG senior de la banque de financement et d'investissement et de banque privée de Société Générale. « C’est dans ce domaine que nous disposons de la plus longue série de données fiables. » Il explique que Société Générale CIB a élaboré un produit de recherche dans ce domaine à partir d’antécédents sur dix ans pour démontrer ce lien. Même si le niveau d’intérêt des clients pour l’analyse ESG peut aller de « convaincu » à « pragmatique » ou « attend davantage de preuves », M. Ouaknine observe que « déclarer que ce n’est pas un aspect pertinent est de moins en moins fréquent ».

La qualité et la disponibilité des données demeurent le défi principal

L’un des principaux défis auxquels sont confrontés les investisseurs qui souhaitent être responsables est tout simplement de recueillir les données pertinentes sous un format exploitable. Même si les entreprises communiquent de plus en plus sur des aspects tels que la consommation d’eau ou leurs relations avec les communautés locales, si ces comptes rendus ne sont pas réalisés selon un format standard, il est techniquement très difficile de les intégrer dans une analyse purement quantitative des investissements directs. Des groupes comme le GRI (auparavant Global Reporting) et le CDP (auparavant Carbon Disclosure Project) ont initié la création de normes universelles de communication sur les problématiques de durabilité, mais beaucoup reste à faire, à la fois pour convaincre les sociétés à communiquer et standardiser le reporting.

Une communication fiable et pertinente est la clé. Certaines entreprises fournissent quantité d’informations dans leurs rapports annuels, mais toutes ne sont pas pertinentes du point de vue de l’investisseur...

Yannick Ouaknine
Analyste Senior ESG

Le marché coté et au-delà

Tous ces efforts étaient initialement centrés sur le marché des actions cotées, dont la matérialité semble plus intuitive, et l’idée d’intégrer le reporting de l’entreprise dans l’analyse n’est pas remise en cause. Après un certain temps toutefois, les investisseurs ont commencé à se demander si les problématiques ESG étaient également pertinentes pour d’autres classes d’actifs.

Il est relativement facile de soutenir que l’investissement responsable est pertinent dans Ie domaine du capital investissement, étant donné que tous les arguments qui s’appliquent aux actions cotées s’y appliquent également. De plus, un grand nombre de mesures indiquées pour une pratique de l’investissement responsable peuvent rapporter assez rapidement en termes d’économies réalisées (lorsque l’efficience énergétique est améliorée par exemple) ou de risques évités (lorsque la réglementation environnementale est anticipée).

Pour ce qui concerne les obligations, la matérialité peut sembler plus difficile à défendre, mais l’un des principaux avantages de l’analyse ESG est qu’elle permet aux investisseurs de mieux comprendre les risques inhérents à leurs investissements. Cet aspect s’applique aussi bien aux obligations d’entreprise qu’aux actions. Ainsi, si une entreprise est susceptible de devoir payer une amende pour violation de la réglementation sur l’environnement, sa qualité de crédit va se détériorer.

Quel est l’impact ?

Si, dans un premier temps, les principes de l’investissement responsable étaient appliqués aux actions, ils se sont étendus dans un deuxième temps à d’autres classes d’actifs, puis dans un troisième temps au contrôle de l’impact des décisions et aux interactions avec les entreprises concernées.

Ces interactions entre investisseurs et émetteurs devraient se développer considérablement en Europe au cours des prochaines années, lorsque la Directive sur les Droits des Actionnaires entrera en vigueur. Cela donnera aux entreprises le droit d’identifier leurs actionnaires bénéficiaires, ce qui représente un défi logistique de taille dans les pays où la plupart des actions sont détenues par plusieurs intermédiaires.

Qui détient quoi ?

Actuellement, tous les dépositaires ne sont pas en mesure d’aider les émetteurs à identifier avec précision leurs actionnaires, sachant qu’une tâche aussi lourde est peu récompensée. Une fois la directive entrée en vigueur toutefois, le back office devra mettre en place des systèmes qui simplifient ce processus ou tout au moins le rendent praticable.

Cela représente de nombreux défis pour l’industrie [des services titres] dans son ensemble, car un nouveau service devra être fourni. Il s’agira de pouvoir développer des flux électroniques.

Pierre Colladon
Senior Advisor pour la Direction de la Stratégie pour les Infrastructures de Marché

Tout est une question de réglementation

Alors que l’investissement éthique de la vieille école était dicté par la demande des investisseurs, les cadres réglementaires jouent un rôle toujours plus important dans l’évolution de l’investissement responsable.

En plus de devoir multiplier leurs efforts en termes de relations investisseurs, les entreprises doivent faire face à des réglementations environnementales et sociales toujours plus nombreuses. La pollution industrielle fait désormais l’objet d’un contrôle beaucoup plus strict, alors que des lois comme le Modern Slavery Act (2015) britannique ont un impact dans le domaine social.

Un monde meilleur pour les retraités ?

Les fonds de pension figurent parmi les principaux investisseurs institutionnels, mais ils sont aussi particulièrement limités par la réglementation. En effet, ils sont pratiquement tous soumis à la réglementation prudentielle, qui les oblige à donner priorité à leur objectif de versement de pensions, tout en exerçant la prudence requise.

Emmy Labovitch, de l’OCED, a récemment publié un rapport* qui examine les contraintes des fonds de pension dans le monde du point de vue de l’intégration des problématiques ESG. Elle conclut que même si aucun système réglementaire ne l’interdit, il n’existe aucune adhésion explicite.

« Aucune législation n’affirme « vous ne devez pas », mais aucune n'indique non plus « vous devez » », déclare-t-elle. Les fonds de pension ont l’obligation d’agir prudemment et dans le meilleur intérêt à long terme de leurs membres. Étant donné qu’il est possible d’affirmer que l’investissement ESG s’améliore à long terme, sachant que les résultats à long terme se prêtent mieux aux perspectives de croissances économiques internationales, on peut soutenir que l’intégration ESG est l’approche la plus prudente, ce qui la rend tout à fait acceptable pour les investisseurs en fonds de pension.

D’autre part, étant donné que les données n’ont pas encore réussi à trancher si l’intégration ESG entraîne inévitablement une surperformance, il est tout aussi possible d’argumenter qu’il est prudent d’attendre des preuves plus concluantes.

Dans son rapport, l’OCDE défend l’idée que les facteurs ESG peuvent avoir un impact financier significatif sur les rendements du portefeuille et que « dans le pire des cas, l'intégration ESG n’a pas d’impact négatif sur la performance de l’investissement », déclare Mme Labovitch.

Elle réitère toutefois que de réels obstacles opérationnels et techniques à la mise en œuvre de l’intégration ESG demeurent, en raison de l'absence de standardisation des données et des modèles analytiques. « Une fois ce problème réglé, il devient beaucoup plus facile de réglementer. »

*OECD (2017), Investment governance and the integration of environmental, social and governance factors

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